59 km

"De Tel Aviv à Jérusalem la distance n’est que de 59 kilomètres. Mais on n’a que faire d’une proximité géographique que contrecarrent les obstacles, les murs, les contrôles, l’histoire et même l’aridité du paysage.

Dans une série éponyme, Gaël Bonnefon met en scène une autre distance. Les photographies se fondent dans des nuances de bleu qui, à des degrés divers, voilent objets et personnages. — Le Christ de Grünewald est proche de la décomposition : la coloration verdâtre de sa peau en atteste. — Dureté, raideur figent les religieux dans leur mouvement, comme si la concentration de leur pose ou de leur démarche les avaient arrachés à ce monde, et renvoyés non à l’au-delà, mais dans un hors champ auquel, malgré sa proximité, rien ne permet d’accéder. Ces religieux de Jérusalem se déplacent d’un pas décidé, visage clos, attentifs à eux-mêmes et hors d’eux dans leur habit neutre de deuil. Leur deuil du monde, leur solitude dans la rue déserte contrastent avec l’assurance de leur avancée et la perspective toujours fuyante des murs. D’arrière-plan et de décor, le mur saisit le personnage dans un jeu muet, le fixe dans le quadrillage régulier de ses blocs erratiques. Tout en eux semble soumis à la dictature de la ligne droite, l’ordre vertical prévaut, la marche, le pas. A intervalles réguliers, les murs reviennent, comme les blocs de calcaire scandent les collines arides tout au long des 59 kilomètres entre Tel Aviv et Jérusalem.

Rien n’est dit, personnages et objets se taisent, comme s’ils avaient quitté ce monde, ou comme si eux-mêmes avaient été délaissés et erraient à la recherche de quelque non-donné inatteignable et inconnu, mais dont ils entr’aperçoivent l’inexistence. Les nuits torrides, les plaisirs sensuels, les images de publicité sont de vaines promesses. Les dents blanches, les lèvres surlignées d’un visage à la mouche aguichante trahissent le décrépi d’une peinture prostituée par le temps : le sourire tourne au vert-bleuté, comme la couleur usée. Même le présent ici s’absente : tout n’est qu’apparition de formes fantasmées, surgies subitement de l’obscurité, menaçantes d’ivresse et de désir, un ailleurs obsédant.

Lourdes, pesantes sont les images de Gaël Bonnefon. Lourdes par l’inquiétude qu’elles distillent, jusqu’en leur moindre détail. Et ambiguës par leur traitement interlope d’un monde vert-de-gris qui oscille entre les bas-fonds en errance et la rigueur du geste religieux. Elles ne choisissent pas, mais se juxtaposent en série, en une boucle lancinante, creusant l’ambiguïté de leur association comme les deux faces d’un même isolement de l’homme jeté au monde et délaissé. Les modalités de ces photographies, leur lumière hiérarchisée et décalée, la violence récurrente des éclairages confèrent à ces scènes le pouvoir de fascination du néant. Lorsque le bateau quitte le port, écrit Nietzsche, il est laissé à lui-même au beau milieu de la mer, l’abîme le tente, mais il ne peut rentrer au port car le retour est impossible. Entre Tel Aviv et Jérusalem, Bonnefon s’est interdit de noter les éléments du conflit, refusant ainsi un besoin de voir qui masquerait les inquiétudes. C’est à l’intranquillité, l’incertitude, l’excès, au danger de l’abîme qu’il confie ses images d’un monde en déséquilibre"
Michel Métayer

Mélancolie du crépuscule
Sébastien Porte (Télérama n°3163)

Entre les gens
Paul de Sorbier (texte de l'exposition, Maison Salvan)

Elégie du quotidien
Mickaël Soyez (catalogue, Château d'eau)

About decline
(Texte de l'exposition / Galerie du Château d'eau)

Temps Zéro
Mina Lenvka (site web)

Elle est où la baballe?
Olivier Michelon (catalogue, Afiac 2013)

Les herbes fauves
Arnaud Fourrier (catalogue, Afiac 2013)

About decline - fragments -
François Saint-Pierre (notice, collection du Musée des Abattoirs)

59 km
Michel Métayer (Cheminements 2011)

L'entraînement
David Chaignon

About decline
Marine Eric (exposition Jeune création, Le Centquatre)